Accélérer dans le brouillard : comment l'IA nous rend bêtes, bavards et contents de nous
Deux machines qui discutent poliment pendant que le patron s'endort au volant. Bienvenue dans l'ère de l'IA en entreprise : chiffres réels, chercheurs sérieux et grand n'importe quoi parfaitement organisé.
Scène ordinaire. Un directeur tape trois mots dans une fenêtre de dialogue et obtient un « document de cadrage stratégique » de quarante-sept pages. Il le relit en diagonale, y ajoute son nom, l'envoie à douze personnes.
Cinq minutes plus tard, chacune des douze colle le pavé dans son propre outil : « Résume-moi ça en quatre tirets. » Quatre tirets sortent. L'un d'eux dit : « Aligner les priorités stratégiques ». En réunion, le directeur demande qu'on développe le troisième tiret. Quelqu'un ouvre une fenêtre de dialogue.
Bilan : des serveurs ont transpiré dans un hangar en Virginie, aucun cerveau humain n'a été traversé par le début d'une idée, mais tout le monde a la sensation réconfortante d'avoir abattu un travail monstre. On ne travaille plus. On brasse du vent, à l'échelle industrielle, avec un tableau de bord.
La machine à fabriquer du vent
L'anthropologue David Graeber parlait de « bullshit jobs » pour décrire ces emplois que les organisations inventent pour justifier des salaires. Disparu en 2020, il n'aura pas vu la suite. La suite est spectaculaire.
Comme aligner des phrases ne coûte plus rien, on en aligne. L'Anatomy of Work d'Asana — plus de 9 600 travailleurs du savoir interrogés dans six pays, dont la France — mesurait déjà 58 % de la journée passée à « travailler sur le travail » : coordination, points d'étape, comptes rendus de la réunion où l'on a décidé de faire une réunion. Les 42 % restants servent à retrouver le fichier.
L'IA n'a rien soulagé de tout ça. Elle a automatisé l'embouteillage. Elle a mis un moteur sur le bouchon. Une machine rédige des tartines qu'une autre machine résume pour des humains qui, entre les deux, regardent leur téléphone. Pendant ce temps, le chiffre d'affaires attend dans le couloir qu'on prenne une vraie décision. Il attend depuis un moment. Il a pris un café.
Le cerveau qui s'endort sur l'autoroute
On nous avait juré que la machine ferait la vaisselle pour nous laisser philosopher. Réalité : pilote automatique enclenché, conducteur qui pique du nez, et le GPS qui répète « robuste, agile et tourné vers l'avenir » d'une voix apaisante.
En 2023, des chercheurs de la Harvard Business School, de Wharton, du MIT et du Boston Consulting Group ont mesuré la chose sur 758 consultants du BCG — de quoi tapisser un open space de post-its. Sur les tâches dans la zone de compétence du modèle, l'IA aidait nettement. Mais dès que la tâche en sortait, les consultants équipés d'IA avaient 19 points de moins de chances de produire une réponse correcte que leurs collègues à l'ancienne, armés d'un carnet et d'un doute.
Les chercheurs ont trouvé un nom : « falling asleep at the wheel ». S'endormir au volant. Quand un outil vous répond avec la syntaxe d'un premier de la classe et le ton d'un conseiller bancaire, on baisse la garde. On ne relit plus, on ne recoupe rien, on hoche la tête. Pourquoi questionner une cohérence stratégique quand l'écran certifie que tout est cohérent ? Le danger n'a jamais été que les algorithmes deviennent trop intelligents. C'est que la paresse est un sport très confortable, et qu'on vient d'inventer le fauteuil.
Le grand bouillon tiède du web
Avez-vous remarqué que tous les sites d'entreprise racontent la même histoire ? Même « accompagnement sur mesure », même « excellence », même photo de gens qui rient devant un ordinateur. Ce n'est pas une hallucination de grincheux. C'est un théorème, publié dans Nature en 2024.
Dans leur étude sur le « model collapse », des chercheurs d'Oxford, de Cambridge et d'Imperial College ont montré ce qui arrive quand une IA s'entraîne sur des textes produits par des IA : elle régurgite ses propres moyennes. Génération après génération, les aspérités s'effacent, les cas rares disparaissent, l'ironie passe à la trappe. C'est la photocopie de la photocopie : au bout de dix, il reste un rectangle gris.
Les marques sont en train de se faire ça toutes seules. À force d'économiser sur les cerveaux pour remplir leurs pages, elles se refilent le même jargon, comme un buffet où chacun a apporté le même taboulé. Être banal demandait autrefois un certain effort. C'est devenu le réglage d'usine.
Et voici le vrai problème, celui dont personne ne parle en comité. Ces textes moyens sont aussi ce que les IA lisent quand un client leur demande qui vous êtes. Si tout votre secteur dit la même chose, la machine ne peut pas vous distinguer. Elle résume. Elle approxime. Là où elle ne trouve rien de précis, elle complète — avec l'assurance d'un stagiaire qui n'a pas lu le dossier. Ce que l'IA dit de vous n'est jamais qu'une moyenne de ce qu'elle a trouvé. Autant lui donner quelque chose de net à trouver.
Des mégawatts pour des politesses
L'histoire ne serait pas complète sans son zeste d'ironie environnementale. Les comités de direction ne jurent que par le bilan carbone et les ruches sur le toit. Pourtant, on n'a jamais autant fait chauffer les turbines pour éviter d'écrire trois phrases soi-même.
Les travaux de la chercheuse Sasha Luccioni et les rapports de l'Agence internationale de l'énergie disent la même chose : ces modèles consomment une électricité et une eau de refroidissement qui n'ont rien de métaphorique. Selon l'AIE, les centres de données représentaient environ 1,5 % de l'électricité mondiale en 2024, et cette consommation pourrait doubler d'ici 2030, l'IA en tête.
Faisons le compte. « Bien reçu, merci » : trois mots, deux secondes. Version machine : « Je vous confirme la bonne réception de votre message et vous remercie pour votre réactivité, je reviens vers vous dans les meilleurs délais » — vingt-trois mots, une turbine, et un destinataire qui demandera un résumé. On fait tourner une centrale pour alimenter la flemme d'écrire « bien reçu ». Les abeilles du toit n'en savent rien. Heureusement.
Recommencer à penser
L'intelligence artificielle ne va ni sauver nos entreprises ni détruire la civilisation : elle amplifie ce qu'on lui donne. Entre les mains de gens rigoureux qui connaissent leur métier, c'est une lime redoutable. Laissée seule pour combler l'absence de vision d'un état-major fatigué, c'est un accélérateur de médiocrité, avec l'option cuir.
Dans un monde saturé de textes automatiques, la valeur refuge ne sera pas la vitesse — tout le monde l'a. Ce sera d'avoir encore un avis, du goût, le sens de la nuance, et le courage de dire les choses simplement. Ça vaut pour vos clients. Ça vaut pour les machines qui parleront de vous en votre absence. Ça vaut même pour le directeur, s'il a lu jusqu'ici. Il ne l'a pas fait. Il a demandé un résumé.
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Sources : Asana, Anatomy of Work Global Index 2023 — asana.com/resources/anatomy-of-work-index · Dell'Acqua et al., « Navigating the Jagged Technological Frontier », HBS Working Paper 24-013, 2023 — hbs.edu/faculty/Pages/item.aspx?num=64700 · Shumailov et al., « AI models collapse when trained on recursively generated data », Nature, 2024 — nature.com/articles/s41586-024-07566-y · AIE, « Energy and AI », 2025 — iea.org/reports/energy-and-ai